(jeudi 7 mai)
Mariage hindou
Rien à voir avec les mariages chrétiens que l’on connaît en
France. Pour poser le décor : une grande salle est louée, les chaises sont disposées comme à un spectacle, les mariés sont apparemment attendus sur la scène (décorée de mille couleur et
guirlandes de fleurs) mais n’y apparaissent que rarement, l’essentiel se passant derrière un rideau et seuls les proches peuvent voir ce qu’il s’y passe. Peu, voir pas, d’émotion particulière. Ni
des mariés, ni des parents. Surprenant ! Il faut dire qu’il s’agit comme très souvent d’un mariage arrangé, et qu’à partir de cette cérémonie la fille quitte sa famille pour celle du mari
qu’elle connaît à peine. Les époux se sont rencontrés il y a 3 mois.
Au tout début, les tambours et genre de clarinettes s’en donnent à cœur joie. Il est 19 heures, nous sommes dans la rue, il fait noir. La famille et des amies de
la fille, Hema, attendent devant la salle, parées de leurs plus beaux atours : saris colorés, dorés, et nombres de bijoux. Quatre colliers en or autour du cou, une multitude de bracelets
(bangles) autour des poignets et des chevilles, des boucles d’oreilles dorés aux oreilles, dans les cheveux, parfois au nez, reliée à l’oreille par une chaîne en or.
Je suis avec Saritha et la famille de Manesh, à quelques centaines de mètres. Je finis par comprendre que Manesh n’est pas son frère, mais son cousin ! Car
elle me présente tout le monde comme étant sa sœur, son frère, puis ses parents à qui je dis : vous avez beaucoup d’enfants ! Ils me disent oui mais n’ont en fait pas compris, car peu
après, Saritha me présente le père de son frère, comme étant le frère de son père. A n’y rien comprendre ! Elle me dira par la suite qu’elle n’a en réalité qu’une sœur, et pas de frère. Elle
voulait en fait peut-être éviter de le dire, car une famille sans garçon n’est pas une fierté en Inde : avoir une fille est moins intéressant qu’un garçon, et moins louable. Heureusement
encore, les mentalités changent peu à peu.
A un roulement de tambour, c’est le
début : avec la famille de Manesh, nous nous avançons pour rejoindre Hema et sa troupe, puis Hema et Manesh s’assoient sur le bord de la route, sous une toile. Et là commence une multitude
de coutumes particulières avec des symboles particuliers : l’homme porte la
main sur chaque joue puis sur le front de la femme, et vice versa, et beaucoup d’autres gestes aussi étranges qu’incompréhensibles pour moi. J’ai beau demander des explications à Saritha, je
n’apprends pas grand-chose, car elle ne parle que très peu l’anglais et les autres invités encore moins. Les musiciens tambourinent encore aussi fort qu’ils le peuvent, et ce jusque la fin de la
soirée ou presque.
Avant de rentrer dans la salle, sur
le pas de la porte, il se repasse toute une sorte de protocole pendant lequel je me demande bien à quoi servent toutes ces étranges rites. Jeter un jus rouge sur la mariée, fracasser une noix de
coco par terre et la laisser là, tout ça sous les coups de tambours et les hurlements des gens. A l’intérieur, après un long moment sans voir les mariés qui sont partis se refaire une beauté car
tout sales avec ce qu’il vient de se passer, ils viennent s’asseoir en tailleur sur le devant de la scène, entourés de leurs proches. Et chacun à leur tour, ils se lèvent et se tracent un point
rouge ou jaune et des traits blancs sur le visage. Comme chez les indiens d’Amérique mais sur le front. Saritha m’emmène derrière le rideau pour voir me présenter à d’autres personnes. Les époux
sont entourés de grains de riz et d’autres aliments jetés par terre, et sont en train d’essayer d’attraper le plus rapidement possible et à une seule main une bague dans un sac de riz. Ce duo,
comme nombre des éléments présents ont chacun une signification particulière. Tout le protocole hindou est suivi à la lettre afin de s’attirer les bénédictions des dieux sur le futur foyer. Un
gourou, drapé d’un sari blanc, dirige le tout.
En bref, un mariage hindou n’est pas
une partie de plaisir mais un protocole que tout indien se doit de suivre comme le veut la coutume. Dans les villages ce doit être beaucoup plus chaleureux et convivial. Puis la suite de la
soirée et le lendemain matin se passent en photographie des mariés avec une longue file indienne qui attend tranquillement son tour. Le samedi soir, les gens s’étalent sur des matelas ou dans les
quelques chambres. A voir tous ces gens en lungi allongés par terre, on se croirait à la gare au petit matin !
Ce que nous avons apprécié, tout de même,
ce sont les repas. Sous la salle, des
tables sont alignées et nous nous
asseyons côte à côte devant une feuille de banane. Les serveurs vêtus d’un dhoti orange éclatant défilent pour nous servir de bons petits mets, que nous dégustons de la main droite. Entre-temps,
on se fait laver le pied par une serpillière avec laquelle une dame est en train de nettoyer le sol, accroupie sous la table. Puis c’est un verre d’eau qui s’envole à cause de la force du
ventilateur. Puis les serveurs nous offrent à chacun une noix de coco emballée dans un sachet plastique.
Le système des castes
Pour arriver sur le lieu du mariage,
à la périphérie de Mysore, je prends le rickshaw avec , qui se rend dans le même coin. En regardant l’invitation, elle
me dit : « ce sont des brahmanes »
- Comment le savez-vous ?
- A cause de leur nom : quand il y a maruthi ou… dans le nom, c’est une famille brahmane.
Curieuse de savoir ce qu’elle répondra à cette question, je lui demande :
- Qu’est-ce que c’est, un brahmane ?
- Un pure –veg ! (pur végétarien)
- Et si on n’est pas brahmane, qu’est-ce qu’on est alors ?
- Non-veg.
Je me souviendrai longtemps de sa réponse et en souris encore ! Réduire une caste à son régime
alimentaire…
Quand je lui ai dit que certains chrétiens ou étrangers (les chrétiens et étrangers, comme tous les non hindous, sont
considérés comme intouchables, car hors caste) étaient aussi végétariens, elle a pris un air admiratif, comme si ces chrétiens et étrangers là valaient finalement mieux que des
intouchables !
Un petit mot pour être au clair sur les castes :
Il en existe 4 principales, d’où découlent des milliers de
sous-castes :
-
les Brahmanes, prêtres et enseignants, sont considérés comme les plus purs. Ils ont une
grande connaissance des textes sacrés de l’hindouisme, les Vedas et les Upanishad. Ils font des métiers purs et travaillent surtout avec l’esprit.
-
les Kshatriyas : un peu moins pur que les brahmanes. Guerriers.
-
les Vaishyas : commerçants et agriculteurs.
-
les Schudras : serviteurs.
Et enfin, tous ceux qui n’ont même pas un sang assez
pur pour faire partie d’une caste : les intouchables (les dalits). Ils se chargent souvent de balayer les rues ou des tâches les plus ingrates comme nettoyer des
latrines.
Caste, métier, nom, tout est lié. Par exemple, dans une
famille de tanneurs, les fils deviendront tanneurs à leur tour ainsi que les petits-fils. Etre tailleur est considéré comme un peu plus pur que tanneur. Un tanneur n’a pas à devenir tailleur, ce
serait une entrave aux traditions.
Avant - et encore dans certaines endroits de nos
jours, paraît-il - un brahmane n’aurait osé toucher un intouchable ou quelqu’un issu d’une caste moins pure que la sienne, par peur d’être contaminé par son impureté. Pour rendre la monnaie, ils
évitaient de se toucher, l’intouchable par peur d’offenser le brahmane et le brahmane par peur de perdre de sa pureté. Même les ombres des intouchables ne devaient en aucun cas atteindre un
brahmane, sous peine de se faire battre. Les discriminations furent aussi nombreuses et effrayantes que celles de l’Apartheid.
En 1947, date de l’indépendance,
les castes ont été officiellement supprimées par Nehru, Premier ministre, en gage de fidélité au combat de Gandhi en faveur des parias (dalits, intouchables). Mais ce système si
ancré dans la culture indienne est loin d’avoir disparu totalement. Même si on ne parle plus de « castes », elles existent toujours. On ne se marrie pas avec quelqu’un d’une
autre caste (sauf quelques marginaux ou indiens ayant vécu à l’étranger – de plus en plus), c’est d’ailleurs souvent le critère principal pour le choix des époux.
Lorsque j’ai demandé à Saritha
pourquoi elle était si butée à ne pas se marier avec quelqu’un d’une autre caste, elle m’a répondu :
- Si il se passe quelquechose et qu’il n’est plus là, ou qu’on divorce, mes parents m’aimeront toujours.
Evidemment, lorsque quelqu’un ose ne pas
respecter les coutumes, il est souvent exclu de sa propre famille, honteuse et apeurée des conséquences néfastes d’un tel enfreint à la culture.
Les hindous croient au samsara, le
cycle des renaissances : plus on agit bien dans une vie, plus on a de chances de renaître dans une meilleure caste. A l’inverse, si on a un mauvais dharma, on renaîtra dans une
caste plus basse. Un monde de causes et de conséquences. Si un brahmane mange par erreur un morceau de bœuf, c’est le drame, il doit tout de suite aller se faire purifier par un gourou. La vache
est un animal sacré ici. Les intouchables s’en moquent, ils mangent de tout, au grand mépris des hautes castes.
Le gouvernement, pour améliorer le sort des
intouchables, leur réserve un certain quota de sièges au Parlement, de postes à l’université, de postes de fonctionnaires. C’est aussi un moyen pour les politiciens de gagner les voix des
personnes concernées, en leur promettant un plus grand quota.
La culture indienne est tellement ancienne,
tellement ancrée dans le cœur des indiens et dans leur façon de vivre. Au point qu’ils ne s’en rendent souvent pas compte… mais en effet, comment se rendre compte de notre propre culture quand on
ne connaît que la sienne ? Il me semble qu’il faudrait des années, des vies même, pour comprendre la leur !
Srirangapatnam
Sur les bons conseils de Benoît et Maelle
(expats lillois à Bangalore depuis un an et pour, espèrent-ils, encore quelques années) qui sont passés à Srirangapatnam le matin même, nous nous y arrêtons sur la route du retour vers
Bangalore.
Un Hampi en miniature, l’arrêt vaut vraiment le coup ! Le temps de voir le fort, de tremper les pieds dans la rivière Cauvery, et nous attrapons un bus pour
Bangalore.
Le
trajet Mysore-Bangalore est censé durer 3 heures, mais c’est plutôt 1 ou 2 heures de plus ! Les paysages sont beaux, rizières d’un vert éclatant, champs de canne à sucre, énormes rochers.
Après la tombée de la nuit, à 18 heures, c’est l’orage que j’ai tout le loisir d’admirer : à intervals réguliers, le ciel devient littéralement jaune à l’horizon, sans éclair, comme si on
essayait d’allumer une lumière qui s’éteignait aussitôt. En même temps, une dispute a éclaté dans le bus, entre le conducteur, la contrôleuse de billet et un passager. Au moins, comme le
conducteur est de la partie, ils n’en viennent pas aux mains. Mais les voir aboyer les uns sur les autres tels des chiens est à la limite du comique ! Mieux vaut rire de toutes ces violences
verbales, qui réduisent l’homme à un animal enragé. Puis la dispute s’arrête aussi subitement qu’elle a commencé. Tandis que l’orage continue et que le bus achève sa course à la gare
routière.
Au revoir Vinuth et Saiath Basha !
Nos jeunes guitaristes nous quittent un peu à la
fois !
Il y a deux semaines, c’est Maruthi qui est parti
habiter dans un autre Home, et maintenant, Vinuth et Basha partent à leur tour ! A une nuit de train de Bangalore.
Chez Don Bosco, c’est souvent comme ça, ça vient, ça part, le temps de s’attacher aux enfants et ils s’en
vont. Difficile pour eux comme pour ceux qui s’occupent d’eux de savoir ce qui est le
mieux pour leur avenir. Surtout que ces garçons n’ont pas de stabilité car personne ne leur a jamais vraiment appris à en avoir. Peut-être reviendront-ils, ou peut-être trouveront-ils leur
bonheur là-bas, inch’Allah ! Une chose est sûre, la violence dont des enfants sont capables est proportionnelle à l’affection et la gentillesse qu’ils portent en eux. C’est bien connu, toute
violence résulte d’un manque d’amour. A Don Bosco, en étant là que pour quelques mois, nous ne connaissons que leur côté affectueux (même si les guitares qui se cognent et les cordes qui sautent
sont choses courantes !).
Je reviens de l’inauguration d’un nouveau centre Don Bosco
à Gandi Nagar, beaucoup mieux situé et qui pourra accueillir tous les bureaux. Les enfants sont aussi doués en danses, parés de costumes somptueux, cela m’a beaucoup rappelé les fêtes à l’école
de Pampady au Kérala !
Prochaines nouvelles dans quelques jours. Je prends le
train de nuit ce soir pour passer 3 jours à Chennai, au centre Don Bosco, où je rejoins Aurore et Denis, et où je vais retrouver les enfants. La plupart sont en camp d’été en ce moment, car ce
sont les vacances scolaires.